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EN ROULANT SUR LA TERRE SACREE… COMPTE-RENDU D’UN VOYAGE A DINETAH.

(article écrit pour la Lettre de Nitassinan n°22
www.csia-nitassinan.org)



7 Juin 2003
Départ. Ça y est, on le réalise enfin ce voyage. Né d’une idée folle, un soir, lancée au hasard. Né de l’envie de partager entre amis des expériences vécues chacun de notre côté les années passées, les uns chez les Lakotas, les autres chez les Diné, mieux connus sous le nom de Navajos. Retour en terrain connu pour saisir les changements, retrouver des amis laissés derrière nous… Se souvenir, aider aussi. Nous avons quelques dollars en poche pour les Diné, argent récolté grâce à vos dons, afin de les aider dans leur résistance quotidienne. Difficile mission qui repose sur nos épaules… L’argent, même s’il est issu de bonnes intentions, crée souvent des dissensions et des disputes une fois que l’on veut le distribuer sur place…
Ce voyage, nous en avions souvent parlé, rêvé… Cette fois, l’avion décolle…

Chez les Blackfire…
(www.blackfire.net)
11 juin. Notre périple commence par une visite aux Benally, à Flagstaff. Entre deux tournées, entre deux interviews, les Blackfire nous accueillent chez eux. Nous faisons la connaissance de leurs dix moutons - que Clayson, Jeneda et Klee tondront devant nous -, de leurs sept chevaux… C’est un délice de les entendre répéter leur nouveau tube, tout juste enregistré, et dont les paroles sont tirées d’un poème de Woody Guthrie.


Berta, la mère, s’affaire, court partout, passe de nombreux coups de fils. Elle est en pleine organisation de la tournée européenne de septembre-octobre. Jones, le père, est souvent absent. Homme médecine, il est très demandé à l’hôpital de Winslow avec lequel il travaille.
En effet, depuis 1955, des efforts ont été faits pour concilier les deux médecines et pour instaurer une meilleure collaboration entre les différents praticiens sur la réserve. Cette année-là, le gouvernement navajo et l’université de Cornell ont mis en place un programme de recherche sur la santé au sein de la communauté de Many Farms, en Arizona. Même si le projet s’est arrêté en 1962, il avait déjà jeté les bases d’une meilleure connaissance réciproque entre les médecins occidentaux et les hommes médecine navajo. A la fin des années 1960, tous les praticiens concernés considéraient nécessaire de préserver les savoirs traditionnels pour les générations futures.
Au début des années 1970, certains médecins américains commencèrent à accorder un plus grand respect aux pratiques traditionnelles navajo et les hommes médecine purent accomplir des cérémonies au sein des centres médicaux, des Public Health Center qui s’ouvraient sur la réserve. Des salles spécifiques ont été attribuées à la pratique de ces cérémonies, avant qu’on ne voit se construire, dans les années 1980, des hogans cérémoniels dans la cour des hôpitaux. Aujourd’hui encore, les deux systèmes de santé ne sont pas en conflit mais en étroite collaboration, chaque praticien informant l’autre des traitements qu’il administre et des progrès observés sur le patient.

Un projet vidéo au sein des communautés.
Au-delà de leur groupe Blackfire, chacun des enfants Benally a bien sûr ses propres occupations. Klee nous fait alors partager son intérêt pour la vidéo et les reportages. Il a fondé en 2001 une association, l’Indigenous Action Media (IAM), dont le but est d’aider les communautés indigènes à s’exprimer sur les questions de l’environnement, des droits de l’homme, du racisme, de la spiritualité et tout autre thème lié à l’assimilation et à la colonisation via la vidéo et les médias. IAM propose une formation pratique en documentaire vidéo ainsi qu’une sensibilisation aux problématiques des médias et de leur influence.
IAM a déjà permis à Wallee Crittendon (fille de Louise Benally, âgée seulement de 12 ans) de réaliser un documentaire de 5mn qu’elle a entièrement écrit et filmé. Très personnel, très intime mais aussi très grave, il nous livre les sentiments de cette jeune fille au lendemain de la destruction au bulldozer du site sacré de la Sundance par le BIA et les policiers hopi, en juillet 2001, site se trouvant juste derrière son hogan, sa maison, sur les terres qu’elle habite depuis sa naissance. Elle y évoque son frère, Erick, âgé de 17 ans à l’époque, arrêté par la police hopi et mis en prison pour avoir pris des photos, également accusé de « tresspassing », de violation de propriété privée, alors qu’il n’a connu que ces terres depuis qu’il est venu au monde. Dénonciation pleine de rage, d’émotion et d’injustice face à la violence d’une situation d’intolérance qui dure, s’éternise sans que grand monde ne semble s’en soucier…

En route pour Big Mountain…
13 juin. Nous devons aller au cœur de la réserve, de l’autre côté des barbelés, en terre officiellement hopi et pourtant majoritairement habitée par les Diné depuis des siècles.


Nous devons retrouver Louise Benally, croisée il y a trois ans et dernièrement très touchée par les pressions des policiers hopi et du gouvernement fédéral. Klee nous dessine un plan, ou devrais-je dire essaie de nous indiquer notre route là où la seule façon de se repérer est de compter les arbres puis le nombre de pneus de voiture empilés aux intersections des chemins… Ce plan restera dans les annales. Nous l’avons d’ailleurs gardé pour ceux d’entre vous qui souhaiteraient s’y aventurer…
Nous avons bien réussi à atteindre la bien nommée « Navajo Highway » ou « Big Mountain Boulevard », cette route non bitumée, axe principal traversant Big Mountain du nord au sud, qui tient plus du chemin chaotique que du boulevard, et sur lequel il vaut mieux conduire un 4x4 qu’une voiture de tourisme. En tout cas, mieux vaut louer sa voiture dans une agence qui ne contrôlera pas les amortisseurs au retour… C’est une fois sur cette « autoroute » que tout s’est compliqué. Après avoir rendu visite bien malgré nous aux différents voisins de Louise, nous avons atterri, la nuit tombée, chez un de ses frères, Leonard. Se demandant bien ce qu’on était venu faire au plein cœur de la réserve, dans ce désert où il n’y a ni eau courante, ni électricité, il nous répond dans un premier temps, à la lumière de la bougie, que Louise s’est absentée en ville, à Tuba City. Puis, voyant qu’on ne se décide pas à partir, il nous conseille d’aller chez leur frère, John. Prenant conscience qu’en plein jour il nous serait déjà très difficile de trouver notre chemin et qu’à la seule lumière de la pleine lune, cela risque donc d’être très périlleux, il se décide à nous y conduire. Au volant de son pick-up, il s’envole littéralement, essayant de nous semer, de nous tester… Cette course-poursuite, en pleine nuit, à travers la route défoncée de la réserve, essayant d’éviter à la fois les trous, nids de poule et les troncs d’arbres, restera longtemps gravée dans nos mémoires… S’étant alors assuré de notre bonne volonté et de notre détermination, Léonard ralentit un peu et nous arrivons enfin chez John. Après quelques questions à notre égard, sur nos intentions, notre présence ici, ils discutent tous les deux en navajo. Puis John demande à son frère de nous conduire chez Louise. Elle est donc bien chez elle et non à Tuba…

Mines, charbon et uranium…
Malgré l’heure tardive et la fatigue, Louise nous accueille les bras ouverts. On discute alors de ses différentes activités, de son travail au Service de santé indien, l’Indian Health Service, pour lequel elle recense les besoins en eau de onze communautés, dont Big Mountain. Elle prévoit également la construction de réservoirs d’eau et d’éoliennes. Depuis une dizaine d’années, la sécheresse s’impose véritablement et les pluies, la neige ne font plus partie que du souvenir. Les tempêtes ne sont plus que des tempêtes sèches, des tornades de sable. La dernière véritable averse remonte à il y a trois ans… Pourtant, comme elle nous le confiera lors de l’interview filmée que nous ferons d’elle quelques jours plus tard, lorsqu’elle était jeune, la végétation était très abondante. Il pleuvait souvent et Big Mountain était une région riche, un lieu d’échange, de commerce entre les différentes tribus voisines. Aujourd’hui, la végétation meurt, les troupeaux diminuent, Big Mountain est décidément un vrai désert, une « zone de sacrifice national » selon les termes de Louise. La cause ? L’assèchement de la nappe phréatique par l’exploitation intensive des mines de charbon de Kayenta et de Black Mesa, situées sur la réserve. Peabody Coal Company, qui possède ces mines, pompe 12 litres d’eau par minute afin de faire circuler le charbon, se souciant bien peu des conséquences sur la faune, la flore et les habitants.


Les San Francisco Peaks condamnés aux neiges éternelles ?
Le 14 juin, nous assistons, invités par Louise, à une réunion de la Diné Bidziil Coalition, à Flagstaff. La question des monts San Francisco y est abordée afin de trouver une méthode de résistance au projet d’agrandissement de la station de ski qui défigure déjà cette montagne sacrée. De la neige artificielle y serait fabriquée en recyclant les eaux usées. Non seulement cette nouvelle extension constitue une menace pour la montagne elle-même et toutes les croyances et les pratiques religieuses qui y sont attachées, mais en plus, recycler l’eau qui a été en contact avec les déchets et les morts représente une violation de tabous insupportable pour les Diné. Louise Benally a expliqué lors de la réunion du Diné Bidziil qu’elle a parcouru les différentes communautés de la réserve afin de leur faire signer une pétition qui a aboutit à l’adoption d’une résolution sur les sites sacrés et leur préservation. Son intention était ensuite d’aller dans différentes tribus également concernées par la profanation des monts San Francisco.
Etait également présent à la réunion, Philmer Bluehouse, homme médecine réputé, membre du Peacemaking Institute et intervenant régulièrement en public pour informer sur la culture navajo (« L’ignorance est plus dangereuse que le partage maîtrisé des connaissances » nous confiera-t-il à la nuit tombée, dans son hogan cérémoniel, quelques soirs plus tard…). Il a fondé la Creation Native Narrative, organisation qui recense et pose par écrit les mythes et récits relatifs aux sites sacrés afin qu’ils soient connus et compréhensibles par les non-Navajos et que ces derniers prennent conscience que même si les Diné ont une culture majoritairement orale, elle régule toute chose au sein de tout l’univers et elle ne doit pas être négligée, voire ignorée. Philmer tient à montrer que les récits qu’il raconte, les mythes qu’il se remémore ne sont pas du folklore, mais bien une « base de données de l’Histoire. Ces informations sont très importantes pour comprendre tout le système ».
Philmer est persuadé que le savoir détenu par les Diné peut également être bénéfique aux autres cultures. En partageant ses connaissances sur les monts San Francisco, il se distingue des autres hommes médecine, plus réticents à la vulgarisation du savoir, mais il essaie surtout de sensibiliser les responsables du projet de construction de la station de ski, victimes, selon lui, de leur ignorance et non de leur mauvaise volonté. Les monts San Francisco, la montagne sacrée de l’ouest pour les Diné, est source de sagesse. Montagne femelle, elle est savoir, connaissances, nourricière. « Elle est nous et nous sommes elle. Elle nous fait vivre, par la nourriture et l’eau qu’elle nous donne. Nous la nourrissons par nos prières et la nourriture que nous lui fournissons en retour. Il faut protéger cette montagne à tout prix ».
Une grande manifestation, en haut de la montagne, a réuni, en août dernier, la dizaine de tribus menacées par l’agrandissement de la station de ski.

Le monstre Uranium est de retour…
L’autre thème de la réunion concerne l’uranium. Encore et toujours. Norman Brown, coordinateur du Diné Bidziil, veut se battre au niveau politique. Bien que Peterson Zah, alors président de la Nation navajo, avait déjà signé, il y a dix ans, une résolution, cette dernière n’avait eu aucun impact sur la politique énergétique en territoire navajo. Aujourd’hui, Norman Brown tient à faire pression sur Joe Shirley, président récemment élu. L’affaire est d’autant plus urgente que le projet de loi fédéral sur l’énergie, l’Energy Bill Proposal, pourrait donner plus de pouvoir aux tribus en terme de décisions et de négociations avec les industries minières. Cette proposition de loi pourrait avoir des effets dévastateurs pour les tribus et de plus en plus de compagnies minières pourraient en profiter et se multiplier. Très rapidement, Norman Brown tient à réunir de nombreuses tribus concernées par l’uranium afin de pouvoir résister plus efficacement et de parvenir à des solutions plus avantageuses pour les Amérindiens.

15 juin. Alors que nous rendons visite à Kee Watchman (après avoir cherché notre chemin pendant plusieurs heures…), il nous confirme ce que Louise nous avait déjà dit la veille : la reprise – non officielle – de l’exploitation de certaines mines d’uranium est bel et bien à l’ordre du jour. Alors que les mines avaient été fermées il y a vingt ans (il y en avait alors près d’un millier en fonctionnement, toutes des mines à ciel ouvert), seulement cinq avaient été nettoyées et rendues aux normes sanitaires et de sécurité. Ces derniers mois, les habitants de Big Mountain ont pu apercevoir de nouveaux mouvements de camions autour des mines… les routes qui y mènent sont silencieusement et doucement remises en état en préparation des prochaines exploitations… D’après une femme présente à la réunion, des va-et-vient de camions ont lieu en pleine nuit dans le sud de l’Utah. Les pressions pour faire partir les résidents gênants (c’est-à-dire ceux dont la maison est précisément construite sur un gisement d’uranium, comme Kee Watchman par exemple) reprennent… Nul doute que les plans énergétiques de Bush sont actuellement mis en pratique sur Dinétah… et le pire reste à craindre… Les dégâts irrémédiables qui pèsent sur la nature et sur les hommes ne sont pas près de se disparaître. « Les monstres reviennent régulièrement à travers les siècles et sous différentes formes, a déclaré Louise. Cette fois, ils reviennent sous la forme de George Bush et de l’uranium ».

Pourtant (et heureusement), les familles résistent toujours. Ils sont encore quelques 600 personnes à résider dans ces coins reculés et isolés de la réserve, subissant régulièrement les pressions fédérales et hopi pour les forcer à se reloger sur les « nouvelles terres », au sud de la réserve. Mais Big Mountain a toujours été leur foyer et elle le restera. Bergers, autosuffisants, tel est leur mode de vie et ils espèrent bien le maintenir encore longtemps.

Un projet de solidarité à Big Mountain.
16 juin. De retour chez Louise Benally, nous rencontrons son ami de longue date, Mark Dyken, du groupe de jazz rock ClanDyken. Il est accompagné d’une amie, Catherine, Française vivant aux Etats-Unis. Ensemble, avec d’autres bénévoles venus de Californie, ils organisent depuis douze ans et chaque année une « Thanksgiving Food and Supply Run ». Pendant une période plus ou moins longue (d’une semaine à un mois et demi selon les années), ils parcourent Black Mesa/Big Mountain en bus et apportent aux familles en résistance les vivres essentiels à leur survie depuis que le Relocation Act de 1973 a rendu illégale leur présence sur leurs terres. Suivant les savoir-faire des bénévoles présents, ils peuvent également reconstruire des hogans, planter du maïs, réparer des pick-ups. Bref, l’essentiel est, grâce aux dons et à l’argent récolté lors des concerts de bienfaisance du groupe ClanDyken, d’apporter la nourriture de base à ces familles qui en manquent bien souvent. Toute cette expédition se fait à chaque fois dans la bonne humeur et… elle ne manque pas d’anecdotes cocasses à se remémorer l’année suivante… Une partie des dons récoltés auprès des adhérents du CSIA ira d’ailleurs à la « Food and Supply Run » de cette année.

Des jeunes, de la tolérance et de l’espoir…
18 juin. Nous sommes de retour à Flagstaff, chez les Benally pour rencontrer Wahleah Johns. Membre de la Black Mesa Water Coalition (BMWC), nous l’avons rencontrée à la réunion du Diné Bidziil. Jeune navajo, elle a créé l’association BMWC avec un autre jeune navajo et deux jeunes hopi. Tous natifs de la région de Black Mesa, leur but principal est d’éduquer, de sensibiliser le plus grand nombre de personnes quant aux répercussions de l’exploitation minière sur les réserves d’eau des nappes phréatiques, ainsi que d’agir contre la pérennisation de ces exploitations. Chaque année, au mois de juillet, ils organisent un « Youth Summit », leurs activités de sensibilisation s’adressant principalement aux jeunes de leur génération afin qu’ils comprennent que l’avenir est entre leurs mains et qu’ils doivent se responsabiliser et agir maintenant. Ils souhaitent également faire pression sur leurs gouvernements tribaux respectifs afin qu’ils adoptent une résolution qui interdirait toute utilisation des nappes phréatiques et qui forcerait, dans un premier temps, à trouver un autre moyen de transporter le charbon (le but final étant d’interdire complètement toute exploitation, mais le chemin à parcourir pour y parvenir reste long…).
En rencontrant ensuite son amie et co-fondatrice de BMWC, Lilian Hill, hopi résidant à Kykotsmovi, nous avons appris que BMWC disposait d’une maison qui leur a été léguée par un particulier. Ils souhaitent en faire le siège de leur association, ainsi qu’un lieu où Hopi et Navajo pourraient se rencontrer, un centre communautaire en quelque sorte, autour de la problématique de Black Mesa, de l’eau et de l’uranium. L’objectif est également d’y avoir quelques ordinateurs et une connexion à Internet afin que chaque communauté puisse en bénéficier. En effet, bien que Kykotsmovi soit situé en plein cœur de la réserve hopi, beaucoup de Navajo de Big Mountain y passent pour venir y chercher leur courrier en poste restante ou bien y faire quelques courses. Or, cette maison est quasiment à l’état de ruine. Il faut refaire les murs, les jointures, l’électricité, l’eau car rien ne fonctionne.
Disposant d’encore un peu d’argent suite aux dons des adhérents du CSIA, nous avons décidé de nous associer à la rénovation de cette maison et, par conséquent, de nous associer au bon fonctionnement de cette association de jeunes, Hopi et Navajo (ce qui contredit la guerre tribale montée de toutes pièces par le gouvernement fédéral et les gouvernements tribaux) et dont le fonctionnement se rapproche quelque peu du CSIA (éducation, sensibilisation, pression sur les gouvernements…). De plus, les intérêts de BMWC sont essentiellement ciblés sur Black Mesa et Big Mountain. Sur le long terme, ils comptent également s’associer à d’autres organisations amérindiennes touchées par la problématique de l’eau, de l’uranium et des extractions minières en général. Enfin, les membres de BMWC sont tous nés sur la réserve et y vivent encore. C’est donc une association de terrain avec qui nous comptons bien travailler sur le long terme.


20 juin. Avant de devoir quitter Dinétah et nous diriger vers le nord, nous décidons de repasser une dernière fois chez Louise. Nous commençons à apprivoiser le désert et à créer nos repères de route. Une bosse, deux arbres, trois pneus et il faut tourner à gauche… Nous croisons Louise sur la route, elle va à une vente de laine. En effet, depuis peu, des ventes de laine sont organisées pour développer l’économie des Diné de Big Mountain, puisque leur mode de vie fondé sur l’autosubsistance est constamment menacé. Elle nous accorde tout de même une interview très rapide et nous permet d’aller filmer le site de la Sundance, détruit, saccagé, profané par le BIA et les policiers hopi en juillet 2001. Depuis, une clôture a été dressée et un panneau affiché « No Tresspass », pour mieux rappeler chaque jour à Louise qu’elle n’est pas, qu’elle n’est plus chez elle aux yeux de la loi.


La loi blanche bien sûr, qu’elle dit elle-même ne pas comprendre. « Nous ne comprenons pas les lois des hommes blancs. Nous avons été éduqués d’une certaine manière et cette manière nous dit de rester entre nos quatre montagnes protectrices, nos quatre montagnes sacrées ».

« It may be not the best place in the world but it is home »…
« Ce n’est peut-être pas le meilleur endroit au monde, mais c’est chez nous » nous avouera Louise. « Tant que le soleil se lève, c’est tout ce qui compte. Et nous devons tenir, nous battre et restaurer l’équilibre de la nature. C’est ce que nous essayons de faire et c’est notre devoir en tant que Diné».



2004

Retour en terre sacrée..............


Pour voir les photos :
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Grâce à une bourse du Conseil Général de Seine Saint Denis, j'ai pu repartir en juin 2004 afin de recueillir les témoignages des Anciens de Dinétah.



«CETTE CLOTURE QUI NOUS SEPARE…»
ETAT DES LIEUX D'UN COTE ET DE L'AUTRE DES BARBELES.


(article paru dans la Lettre de Nitassinan n°26
www.csia-nitassinan.org)

Première semaine de mai 2004. Une adhérente du CSIA repart sillonner les terres diné, caméra à la main, avec la ferme intention de rassembler des témoignages sur les conditions de vie à Big Mountain. Au cœur de son projet documentaire, la clôture. Cette clôture devenue, depuis le début de sa construction en 1974, un personnage à part entière, un être vivant qui sépare, déchire et fait mourir. La Lettre de Nitassinan est l'occasion de nous livrer quelques uns de ces témoignages poignants.

Les frontières tirées à la règle sur une carte par des colons se partageant un continent ou bien les barbelés tendus à la hâte la nuit par des milices conquérantes, toutes les clôtures arbitraires du monde régies par des ambitions politico-économiques m'ont toujours intriguées. Les conséquences de tels actes sur des populations qu'on réduit trop souvent à des chiffres et des localisations géographiques, qu'on estime mallwéables et qu'on pense pouvoir bouger comme des pions m'ont toujours révoltée. Après plusieurs années de recherches et plusieurs voyages à Big Mountain, territoire diné, à la rencontre des populations, je me suis enfin décidée à partir faire un documentaire qui réunirait des témoignages des deux côtés des barbelés. Je voulais essayer de comprendre, à défaut de justifier ou de pouvoir véritablement expliquer, les motivations de ces familles, de ces êtres entiers et complexes comme chacun d'entre nous qu'on réduit trop souvent à leur position géographique par rapport à une ligne qu'ils n'ont pas choisie. Je souhaitais connaître également les conditions de vie de chaque côté de cette frontière. Je suis revenue avec des témoignages poignants qui montrent que quelque soit le côté qu'on habite, l'esprit continue d'aller vagabonder là-bas, en face, comme par un effet miroir, mais que finalement la vie n'est pas plus facile à vivre quand on est relogés que quand on est résistants…
1974. Pour les habitants du désert de Black Mesa à Big Mountain, le conflit Navajo-Hopi prend un nouveau visage. Jusqu'à présent, ce n'était que des discours et des querelles de politiciens, là-bas, à "Washingdon", la capitale des Blancs. Mais tout se matérialise soudain sous leurs yeux. Pour les Diné de Big Mountain, seule la loi de la Terre et des Etres sacrés compte. Les lois et les réglementations des Blancs, ils n'y comprennent pas grand-chose et cela ne les concerne pas. Pourtant, avec ces barbelés qui traversent leurs terres de pâturage ou bien leurs champs de maïs, la loi des Américains s'impose à eux. Cruellement. Impossible désormais d'ignorer la séparation arbitraire entre Hopi et Navajo. Entre ici et là-bas. Des familles entières doivent être relogées de force. Une centaine de Hopis et plusieurs dizaines de milliers de Diné à qui, un jour, on dit, sans scrupules : «Vous êtes du mauvais côté de la clôture. Chez vous, dorénavant, c'est là-bas»…
2004. Avec le temps, les limites physiques sont devenues psychologiques. Certes, la clôture est toujours visible, matériellement. Impossible de circuler à travers la zone de Big Mountain sans rencontrer ces barbelés, cicatrice indélébile sur la terre des Ancêtres. Mais la clôture s'impose bien au-delà de l'espace matériel. Elle est dans tous les esprits. Dans toutes les vies. Elle rythme les relations sociales, familiales, économiques. Suivant le côté où vous vous trouvez, votre vision sur les autres n'est pas la même, tout comme la vision qu'ils portent sur vous. La clôture a tout changé. La clôture a séparé et déchiré des familles entières. Comment aimer celui qui a accepté de passer de l'autre côté signifiant alors qu'il refusait de se battre pour la terre de ses Ancêtres ? Comment se faire comprendre par ceux qui étaient nos amis, nos cousins, nos frères et leur montrer qu'on n'est pas forcément des traîtres, des "vendus", des acculturés, et qu'on ne vit pas non plus dans le luxe quand, c'est vrai, on a franchi la ligne et laissé derrière soi les sites et lieux de sépultures sacrés ? Comment se faire comprendre ?

Retour en HPL (Hopi Partition Land)
30 avril 2004. Mon périple commence en HPL parmi ceux que l'on nomme les "résistants". Je retrouve des familles rencontrées lors de mes séjours précédents. Les paysages et les routes deviennent familiers, après m'être perdue tellement de fois… Les repères : les arbres, le nombre de pneus aux intersections, les bosquets, la forme d'une colline…
Côté HPL, les "résistants" sont de moins en moins nombreux. En 1994, le gouvernement a sorti une nouvelle arme : l'Agreement Act. Né d'un accord entre les conseils tribaux hopi, navajo et le gouvernement fédéral, il stipule que les maisons des signataires deviennent propriété hopi. Les signataires peuvent cependant y rester 75 ans. A leur décès ou au terme des 75 ans, la maison revient aux mains de la tribu hopi. Il faut aussi savoir que pour réparer une simple fenêtre, les Diné doivent demander la permission auprès du Conseil tribal hop i. Il en est de même pour toute construction, que ce soit d'un hogan cérémoniel, par exemple, ou d'une extension de la maison. Cette autorisation est, bien sûr, toujours refusée ou bien les démarches administratives sont si longues et contraignantes que les habitations ont le temps de s'effondrer avant que les Diné ne puissent changer une seule pierre.
Beaucoup voyaient dans cet "Agreement Act" la solution à tant d'années de conflits, de souffrances, de haine et de pressions, tant physiques que psychologiques. Mais dix ans plus tard, le bilan est assez noir. La tolérance religieuse qui est pourtant promise dans les textes est inexistante et les sites sacrés ne sont pas toujours respectés ou bien les Diné qui se rendent sur ces sites sont considérés comme des "intrus".
C'est la sœur de Kee qui a signé l'Agreement pendant son absence, sous les pressions du Bureau des Affaires indiennes et du Conseil tribal hopi. Ils lui avaient promis que leur famille ne subirait plus les pressions des voisins hopis. Après la signature, les relations entre ce militant qui voyage à travers l'Europe pour la défense du peuple de Big Mountain et les autres "résistants" se sont tendues. On le considérait comme un vendu, quelqu'un en qui on ne peut plus avoir confiance. On l'ignore encore parfois…
De l'autre côté de la colline, à quelques kilomètres à vol d'oiseau mais à une heure et quart de route à travers canyons et précipices, c'est à Leta que je rends visite. Leta n'a pas signé. Leta reste dans la maison qui a toujours été la sienne depuis son enfance. Elle continue l'élevage de moutons, comme Kee, malgré le BIA et le FBI qui menacent de venir leur confisquer les bêtes. En effet, même si Leta n'a pas signé l'Agreement Act, elle tombe sous la législation hopi qui ne l'autoriste à avoir que 4 moutons. Trop peu pour en vivre. Heureusement pour Leta, elle travaille pour le gouvernement navajo, son troupeau n'est donc pas son seul moyen de subsistance. Mais ça l'est pour Kee. Leta et d'autres femmes résistantes ont créé une association, Diné Bike'yah Bith Nilii'go, «la voix du peuple qui honore la terre», afin de pouvoir s'unir contre les abus des policiers hopi ou du BIA. Cette association essaie également de faire connaître, en dehors de la réserve, la situation des habitants de Big Mountain et d'obtenir du soutien pour conserver intact leurs troupeaux, symbole à la fois économique et culturel de l'autonomie de ce peuple.
Le frère de Leta, Tom, a choisi de m'emmener voir les membres de sa famille qui ont été relogés. Pour Tom, il est important que mon documentaire reflète également l'opinion des personnes qui sont passées de l'autre côté. Que les gens qui verront le film sachent que rien n'est simple, qu'il s'agit avant tout de familles déchirées, séparées, trahies pour pouvoir ouvrir la terre et y exploiter le charbon et l'uranium. Que même dix ou quinze ans après, aucune promesse n'a été tenue, d'un côté comme de l'autre de la clôture.

NPL (Navajo Partition Land), un nouveau paradis ?
1er mai 2004. Trop souvent, les militants et activistes à travers le monde soutenant la cause de Big Mountain s'arrêtent au côté hopi de la clôture, au HPL. Les frontières sont très rarement franchies. On s'imagine que ceux qui ont le plus besoin de soutien, les plus spoliés par le gouvernement américain sont ceux qui sont restés sur les terres ancestrales et qu'on continue à vouloir chasser sous prétexte d'une guerre tribale montée de toute pièce. Mais en arrivant sur NPL, j'ai découvert une autre facette de la résistance, d'autres conséquences tragiques du jeu auxquels les politiciens et les industries minières se livrent : des familles trahies par tous et par eux-mêmes, qu'on ignore au mieux, qu'on condamne au pire, et à qui on ne rend plus visite. Des maisons en apparence semblables à celles sur HPL mais beaucoup plus rapprochées et surpeuplées.
La famille Yazzie est la première que Tom décide d'aller voir. Tom est toujours silencieux. Il conduit son pick-up blanc et bien qu'il ne me dise jamais où il m'emmène, il a toujours son idée derrière la tête. Il sait ce que telle personne pourra apporter au documentaire, ce que telle autre pourra me dire et qui répondra aux questions que je me posais suite à l'entrevue que l'on vient d'avoir. Tom ne dit rien mais il sait. Ses mots ne comptent pas, il veut que j'entende ceux des autres, ceux qui souffrent. La famille Yazzie, c'est un couple de Diné d'une trentaine d'années et quatre enfants. C'est une famille jeune qui vit au jour le jour car les déceptions, les injures, les oublis de leurs paires ont laissé Larry et sa femme Lucy seuls face à eux-mêmes. Mais c'est aussi un couple fort qui a de l'espoir. Ils vivent dans le petit hogan cérémoniel construit à côté de la maison de la mère de Larry, lors du relogement en 1988. Le couple et ses quatre enfants se partagent deux grands lits dans la seule pièce du hogan, au milieu d'un salon improvisé et d'un espace cuisine. Ce matin, pour honorer notre visite, Lucy veut cuisiner la viande de mouton que nous lui avons apportée. Mais son réchaud ne suffit pas. Nous allons donc dans la maison de sa belle-mère, juste à côté. Lucy prépare le fry-bread, le pain frit, en quelques minutes. Elle me montre comment sa mère lui a appris et elle en profite pour se confier. Pour elle qui vient de Mexican Hat, qui est complètement extérieure aux luttes intestines de Big Mountain, c'est dur de comprendre et d'accepter toute l'animosité dont ils sont la cible. Larry n'avait que 16 ans lorsque sa mère a décidé d'être relogée. Mineur, il a donc été inscrit d'office sur la maison qui serait allouée à sa mère. Quand il a eu 18 ans, il était trop tard pour faire sa propre demande. Les inscriptions au bureau du Relogement étaient closes. Depuis, Larry n'a nulle part où aller. Il n'a pas d'argent pour louer ou acheter en dehors de la réserve. Il n'a pas non plus l'argent pour payer l'essence nécessaire aux longs trajets qu'il devrait parcourir s'il travaillait en dehors de la réserve et continuait à vivre sur NPL. Parfois, Larry craque. Et il boit. Il ne voit pas l'issue de cette situation qu'ils n'ont pas choisie et qui oblige Larry à rester oisif, inutile. Pour avoir un peu d'argent, Larry répare les voitures, recycle toute sorte d'objets et fabrique des portemanteaux aux formes dignes d'un musée d'art moderne avec toutes les pièces de métal qu'il peut récupérer. Mais surtout, Larry construit des digues avec son fils de 12 ans pour empêcher l'érosion des sols.
Les mains de Lucy s'agitent, le fry bred est prêt. L'émotion dans sa voix est perceptible. Regrette-t-elle d'en avoir trop dit ? Aussitôt, le doute est dissipé. «C'est si bon d'avoir quelqu'un qui écoute et qui s'intéresse à notre situation. C'est dur. Et tout le monde s'en fiche. Tout le monde pense que nous avons la vie belle parce qu'on a l'électricité et une maison. Mais vivre à six dans un hogan, dépendre des autres pour cuisiner un repas, c'est pas une vie». Lucy est petite, menue, délicate. J'aimerais l'interviewer. Elle exprime parfaitement le désarroi de ce peuple mais aussi l'envie de s'en sortir, de changer les choses, d'aller au-delà. D'oublier les luttes à Big Mountain. De vivre, simplement. Elle incarne l'espoir. L'amour aussi. Et la modestie, le respect. Finalement, elle refuse d'être interviewée parce qu'elle n'est pas d'ici. Ce n'est pas à elle de prendre la parole aux noms des autres, de s'exprimer sur une situation qui n'est pas vraiment la sienne. «Mais c'est important de filmer ça. Il faut continuer. Allons manger, le ragoût de mouton est prêt»…
2 mai 2004. Depuis notre départ de chez les Yazzie, je ne cesse de penser à cette famille. Larry s'était vite éclipsé après le repas. Tom m'avait fait signe qu'il était temps de partir… je n'avais pas eu le temps de proposer à Larry de le filmer. Il faut que j'y retourne.
De retour sur NPL, à peine la clôture traversée, les lignes à haute tension apparaissent. Cet argument est souvent repris par les résistants de HPL pour montrer combien les habitants de NPL sont favorisés et n'ont pas à se plaindre… Ils ont même l'eau courante. Mais dans son petit hogan, la famille Yazzie n'a pas ce luxe…
En voyant notre pick-up arriver, les enfants sortent en courant et en riant pour nous saluer. Leroy, l'aîné, se met à côté de moi et me regarde, me scrute. Je suis étrange, étrangère, intrigante. Pourquoi suis-je là ? Et surtout, pourquoi suis-je revenue ? D'habitude, les Blancs restent là-bas, dans les villes. Et ceux que l'on rencontre sur NPL sont soit ceux qui travaillent pour le BIA, le FBI ou bien ceux qui se sont égarés. Mais on ne les revoit pas deux fois. Quand je demande à Larry si je peux l'interviewer, il sourit. Premier sourire depuis notre rencontre. Il a tellement à dire… Il attendait ce moment depuis hier… Par quoi commencer ?
Larry ne veut pas revenir en arrière, reparler du passé et des querelles. Ce qui l'intéresse, c'est aujourd'hui. Sa vie et celle de sa famille. Mais la pression démographique est trop importante sur NPL. Dans la précipitation du programme de relogement, dans les années 80, les fonctionnaires du BIA avaient sous-estimé le nombre de personnes à reloger, malgré les mises en garde du Conseil tribal navajo. Les maisons construites à la hâte se sont vite révélées insuffisantes. De plus, elles sont placées trop proches les unes des autres, pour des Diné ayant l'habitude de parcourir plusieurs kilomètres avant de trouver un voisin. Les familles ont pu garder leur troupeau mais il n'y a plus d'espace libre pour les faire paître et, rapidement, les querelles de voisinage et la compétition pour les meilleurs sols nuisent aux relations sociales de ces individus déjà traumatisés par leur exil forcé et par le traitement que leur ont réservé leurs proches qui, eux, n'ont pas "trahi", ne sont pas partis de l'autre côté. Impossible de garder les troupeaux en entier, il faut s'en séparer. Un nouveau traumatisme et la précarité financière se profilent à l'horizon.
Chaque jour, Larry consolide les digues qu'il a aménagées ou bien en construit une autre, plus en amont, ou en remplacement de celle qui vient de s'effondrer. Le sol n'est pas seulement épuisé par l'érosion, il est également en pente de ce côté de la frontière et tous les bons sédiments glissent en direction… de HPL ! Le sort s'acharne. Leroy accompagne son père. Ils accumulent pierres, branches, pièces de métal, cadavre de voitures… tout ce qui peut permettre de retenir les bons éléments qui pourraient les aider à cultiver. Rien n'est gagné. Mais Larry a l'espoir : «C'est tout ce que j'ai, l'espoir». A l'image de son nouvel hogan qu'il construit lui-même, seul, un peu en contrebas des maisons, à l'aide d'une pioche et d'une casserole. «Ça prendra du temps… Des années. Mais j'y arriverai. C'est la seule solution. Il faut y croire».
Avant mon départ, Leroy, son frère et ses sœurs tiennent à me chanter une chanson. Ça durera une heure. Une heure de chants, comptines et hymnes navajo. C'est aussi pour ça que Larry veut rester là. Sur la terre de ses ancêtres, de sa culture. Pour que ses enfants connaissent la terre. Le désert. La Nature et la langue de ses parents, grands-parents et arrière-grands-parents…
Il me reste encore tant de facettes de cette frontière à explorer. Je repars avec Tom, dans son pick-up. Nous sommes silencieux. Demain, nous irons voir les Diné qui ont été relogés sur les Nouvelles Terres, ces territoires accordés à la tribu navajo par le gouvernement fédéral pour qu'en échange, les Hopis récupèrent une partie de la zone de conflits, un morceau de HPL. Le soleil se couche alors qu'on retraverse cette clôture. Cette clôture qui nous sépare…

«CETTE CLOTURE QUI NOUS SEPARE…»
ETAT DES LIEUX D'UN COTE ET DE L'AUTRE DES BARBELES.
Dans la dernière Lettre de Nitassinan, nous avions traversé la clôture qui sépare les territoires HPL (Hopi partitioned land) et NPL (Navajo partitioned land). Mais la frontière entre les Dinés ne s'arrête pas là. Les Nouvelles Terres, au sud de la réserve, ainsi que Window Rock, siège du Conseil tribal, sont autant de facettes supplémentaires de la frontière...

Sandners, The New Lands… Une population flouée, désabusée.
Photo de la famille de Franckie.
Les Nouvelles Terres, ce sont ces territoires en dehors de la réserve accordés à la tribu navajo par le gouvernement fédéral pour qu'en échange, les Hopis récupèrent une partie de la zone de conflits, un "morceau" de HPL. Après plusieurs années, les négociations aboutissent enfin en 1986. La Navajo-Hopi Land Commission et les deux tribus s'accordent : les Navajos seront relogés entre Sandners et Chambers. Pourtant, quelques personnes se souvenaient de la contamination, en 1979, de la rivière qui traverse les Nouvelles Terres, la rivière Puerco, par le plus important déversement de déchets radioactifs que les Etats-Unis n'avaient jamais connu jusqu'alors. 355 millions de litres d'eaux usées s'étaient échappés lorsqu'un des barrages de la mine de Church Rock, appartenant à l'United Nuclear Corporation, avait cédé. Dès 1982, des études poussées avaient été menées et déclaraient le niveau de toxicité de l'eau trop dangereux. Ce qui n'a pas empêché la sortie, en 1985, du rapport commandé par la commission de relogement, rapport qui affirme alors que l'eau est "de bonne qualité"…
Aujourd'hui, conduire à travers la ville de Sandners ressemble à un périple à travers n'importe quel ensemble de lotissements américains : des maisons, toutes pareilles, collées en paquets, un pick-up ou une berline devant le garage. Personne n'ose vraiment mentionner les centaines de malades contaminés par la pollution de la rivière. Il ne faut plus parler de ça. Il faut se tourner vers l'avenir. Les familles qui ont accepté d'être relogées dans des préfabriqués (il n'existait aucune habitation avant que la Commission de relogement s'occupe des constructions sur les Nouvelles Terres) ont reconstruit leur vie. Si, comme l'avoue Franckie, originaire de Thin Rock Mesa, c'est dur d'oublier la vie traditionnelle à Big Mountain, les troupeaux, les moments vécus avec les grands-parents, il faut tout de même reconnaître que les conditions de vie sont bien meilleures ici, notamment pour les enfants. Ce ne sont pas ses filles, Leta, Sharon et Helena, respectivement 16, 14 et 13 ans, qui diront le contraire. «Ici nous avons l'eau courante» m'explique Leta, alors qu'elle se prépare pour prendre le bus scolaire. «On a l'électricité et tout ça. Je suis comme les autres au collège. Et on peut sortir, aller au cinéma», même si, comme le précise sa sœur aînée Sharon, il faut parcourir 60 km pour atteindre la ville la plus proche, Gallup. Mais au moins, à Sandners, il y a des routes…
Franckie, lui, est plus nostalgique. S'il a signé, à l'époque, c'est parce qu'on leur a promis qu'ils garderaient leur bétail, que la vie serait mieux, dans des maisons données par le gouvernement, avec un emploi. «Ils nous ont montré des plans aussi, avec des magasins pour faire les courses, une caserne de pompiers, un commissariat, un hôpital et aussi des écoles et une garderie». La garderie a bel et bien été construite. Mais un an après, les fondations se sont écroulées et, jugée trop dangereuse, elle a été fermée. Pour le reste, les relogés de Sandners attendent encore. «Manque de financements» selon les autorités… Les emplois tant attendus ne sont jamais venus. Il faut faire trente kilomètres pour la première échoppe. Et conduire jusqu'à Gallup pour trouver une grande surface… et l'hôpital.
Quant aux troupeaux, les familles se sont vite aperçu en voyant la proximité des maisons, qu'il n'était pas question de pouvoir les garder. Où les faire paître ? De plus, le Bureau des Affaires indiennes exigeait que les familles paient pour leurs droits de pacage. Mais avec quel argent ces familles pourraient-elles payer ? «Nous avons tous vendu nos troupeaux petit à petit, aux ranchs voisins. Il le fallait bien de toutes façons car les factures ont commencé à arriver. Mais ça a été dur de s'en séparer. Pourtant, on n'avait pas le choix, surtout le bétail. Il ne mangeait pas à sa faim, il maigrissait. Nous avons vendu nos bêtes pour presque rien car elles n'étaient plus en bonne santé». Factures d'eau, factures d'électricité… le bilan d'une vie "meilleure", d'une vie avec toutes les commodités… «On payait à Gallup, c'était pas cher à l'époque. L'entreprise s'appelait Continental Divide. Aujourd'hui, c'est la Navajo Utility Authority qui s'en occupe. Et depuis, les factures n'ont fait qu'augmenter et on ne sait pas pourquoi. On est très suspicieux sur la manière dont ils comptent notre consommation, mais la communauté ici manque tellement de motivation et de d'engagement que personne ne fait rien. Il n'y a pas de sentiment d'appartenance ici, il n'y a pas de lien.».
Franckie est lancé, il ne s'arrête plus. Il a tant à dire, tant à revendiquer. Tant de promesses rompues que les gouvernements navajo et fédéral ignorent, tant de souvenirs que ses enfants trouvent trop vieux jeu et arriérés. Mais là, devant la caméra, il est écouté. Il continue : «La plupart de nos Aînés qui ont été relogés sont décédés. C'est à cause du stress et de la dépression. Ils pensaient sans arrêt à leur famille, là-bas, à Big Mountain. Mais ça, les autorités s'en fichent.» Mary, son épouse, ajoute : «Quand on est trop nostalgique, on retourne là-bas. Juste pour un jour. Pour marcher un peu. Après, on se sent tous mieux». Pourtant, les membres de leur famille qu'ils y croisent ne sont pas forcément tendres avec eux qu'ils appellent les "déracinés", les "vendus"…
«Au départ, ça avait l'air si beau. Des belles maisons, toutes neuves. Et puis rapidement, la peinture s'est craquelée, les murs ont bougé, les toitures se sont effondrées. Il y a eu de l'humidité, des fuites». Alice, petite grand-mère frêle et délicate, a la voix qui tremble. Les maisons de Sandners ont été construites sur un ancien lac asséché. Le sol, marécageux, n'a jamais été stable et un an après l'apparition des lotissements sont venues les premières craquelures. A l'image du rêve des Nouvelles Terres promises. «Ce ne sont que des promesses qu'ils n'ont pas tenues» ajoute Alice. « J'ai signé parce que je leur avais demandé si mes enfants pourraient garder leurs droits de pacage pour leurs troupeaux de moutons et leur bétail. Ils m'ont dit oui. C'était faux. Tous ces mensonges, ça me rend triste».
Photo de Alice King
Window Rock ou : Big Mountain, le sujet qui dérange…
En retournant vers Big Mountain, nous décidons de faire un détour par Window Rock. A l'aller, nous avions demandé un rendez-vous avec le Président de la Nation Navajo, Joe Shirley. La secrétaire avait noté nos noms, le motif de notre visite et nous avait dit de repasser quelques jours plus tard… Après plusieurs heures d'attente, on nous avoue enfin que le Président sera occupé toute la semaine à sillonner la réserve, ce sont les élections de chapitres. M'assurant qu'il serait ravi de répondre à mes questions, la secrétaire m'invita à les porter par écrit. Ce que je fis. Mais huit mois plus tard, j'attends encore…
A défaut de rencontrer le Président, nous avons été reçus par le Bureau de la Commission sur la terre navajo-hopi (Navajo-Hopi Land Commission Office). Mais, bien entendu, le directeur était lui aussi en déplacement… C'est donc un des employés qui a accepté de répondre à mes questions, un peu gêné. Dès qu'une question lui semblait un peu trop embarrassante, il répondait : «C'est au directeur que vous devriez poser ces questions. Il en sait beaucoup plus que moi». Finalement, je n'en ai pas appris beaucoup plus. Il ignore pourquoi les factures augmentent tant sur les Nouvelles Terres, quels sont les projets pour les habitants de NPL faisant face à un surpâturage et à des permis de construire gelés, à combien s'élève le bail de location aux Hopis pour les terres sous le régime de l'Accommodation Agreement et qui doit le payer (la tribu navajo ou bien le gouvernement fédéral ?). En revanche, il m'a assuré que la tribu navajo était très concernée par le sort des résistants de Big Mountain et qu'il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher leur expulsion…
Malheureusement, il est prévu que le gouvernement fédéral se retire complètement de ses obligations en 2005, laissant à la tribu navajo l'entière responsabilité des conséquences de la politique de relogement initiée dans les années 1970 et inachevée depuis. A la tribu navajo de respecter les promesses faites par Washington et de gérer les maisons à réparer, les routes à terminer, les hôpitaux et les écoles à construire, les dédommagements envers la tribu hopi à payer… Oncle Sam tourne la page et la Nation Navajo racle les fonds de tiroirs.

Retour en HPL, chez Roberta.
Photo de Spring Gathering
Fait exceptionnel depuis le décès de Roberta Blackgoat, en 2001, les derniers habitants de Big Mountain ont décidé de se réunir et de réorganiser la résistance, sur place et à l'échelle internationale. Le lieu n'a pas été choisi par hasard : pendant trois jours, nous occuperons la maison de Roberta. En effet, le rassemblement a également pour but d'honorer la vie et le combat mené par cette Aînée qui a parcouru le monde pour faire entendre la voix de son peuple. Célèbre pour ses déclarations telles que «Seul le Créateur peut me reloger», Roberta n'a eu de cesse de dénoncer les percussions des rangers du BIA et du conseil tribal hopi, ainsi que d'affirmer bien haut les véritables causes de cette prétendue "lutte intertribale pour la terre " : le développement des exploitations minières. En ce mois de mai 2004, ses enfants, ses amis et voisins, et tous les supporters et observateurs internationaux qui l'ont connue et qui ont pu faire le voyage se sont réunis. Japon, Allemagne, Suisse, France, les militants qui ont vécu avec Roberta et ont gardé ses moutons sont nombreux…
Pendant trois jours, ce fut une démonstration généreuse de solidarité internationale. Chacun se relayait pour cuisiner, pour faire le feu, pour aller chercher l'eau ou couper du bois. A différents moments de la journée, les Aînées comme Pauline Whitesinger, Catherine Smith, Mae Tso, Kee Watchman sensibilisaient les supporters sur l'histoire de HPL, du relogement forcé, de la construction de la clôture. Mais d'autres événements sont venus troubler cette atmosphère bon enfant et quelque peu "hippie". Le FBI a cru bon de venir rappeler aux «Blancs» présents qu'ils «squattaient des terres indiennes». La plainte serait venue des autorités hopis qui souhaitaient que l'occupation illégale de leurs terres cesse. L'agent en chef a ensuite posé de nombreuses questions à Danny Blackgoat, lui demandant de décliner son identité et son affiliation tribale. Quand Danny lui a retourné la question, l'agent du FBI a répondu, d'un air ironique et dédaigneux : «Je suppose que je suis ce qu'on appelle un "redneck", Irlandais, Ecossais, un peu tout ce qui passait par là à l'époque»… Finalement, Danny a refusé de répondre à l'interrogatoire, Pauline Whitesinger a déclaré que les Hopis traditionalistes étaient ses amis et qu'ils ne s'opposaient pas à sa présence ici, chez elle. N'ayant rien perdu de la ténacité qui lui avait fait tirer sur les agents du Bureau des Affaires indiennes venus confisquer son bétail, elle lui a demandé de partir en lui rappelant qu'ici, c'était lui l'intrus.
Cet épisode, ainsi que les trois autres visites des rangers hopis qui ont suivi, outre le fait qu'ils n'ont rien d'inhabituels, donnent toute son importance au choix du lieu du rassemblement. Aujourd'hui, la maison de Roberta est toujours menacée. Plusieurs fois, les policiers hopis sont venus en repérage et le conseil tribal a déjà prévenu qu'il détruirait au bulldozer la maison, «abandonnée et située en toute illégalité en territoire hopi». L'occupation par une trentaine de personnes de ce site symbolique est donc une manière d'affirmer que les Dinés ne partiront pas de cette terre. Tant qu'il y aura une résistance, la maison restera debout.
Justement, ce "Spring Gathering" a pour but de réorganiser la résistance qui s'est un peu effritée avec le décès de Roberta, leader hors du commun. Les tensions et les rivalités avaient été exacerbées, ouvrant la porte à une intensification des pressions et des menaces sur les familles de HPL. Vivant dans l'incertitude et le stress permanents, étant surveillés et harcelés quotidiennement, les résistants sont parfois leurs propres ennemis, bien plus terribles que les hopis ou les fédéraux. Plusieurs années de déclarations blessantes et d'actes inconsidérés ne peuvent pas être oubliées en une journée, même à la musique des guitares au coin du feu, en dégustant du pain frit ou avalant une tasse de thé. Mais une fois réunis et voyant la motivation des bénévoles et leur dynamisme, les Aînés ont ressenti un peu de joie et d'espoir. D'autant plus que la nouvelle génération de résistants avait répondu présente à l'appel. Les jeunes, comme Chris, 26 ans, partis à la ville étudier, commencent à revenir sur la réserve. Ne trouvant pas de travail, ils retournent chez eux, prendre soin de leur famille, du troupeau et de leur terre. Ils retrouvent leurs repères parce que, comme le dit si bien Chris, «Ici, c'est chez moi. It's my home». Espérons qu'une nouvelle génération de supporters internationaux saura prendre le relais et répondre aux appels des Dinés de Big Mountain qui continuent leur résistance contre l'oubli…

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